Le regard porté sur autrui constitue l’un des véhicules les plus puissants des préjugés sociaux. Plus violent qu’une insulte, le regard qui se détourne peut manifester une volonté d’indifférence, le choix de ne pas reconnaître l’autre comme suffisamment digne d’être perçu. « Pour se rendre invisible, n’importe quel homme n’a pas de moyen plus sûr que de devenir pauvre » écrivait Simone Weil (1953). Cette auteure n’a eu de cesse d’essayer de comprendre le lien entre les conditions objectives d’existence, le regard porté sur l’individu, et celui que l’individu porte sur lui-même, cherchant à cerner ce cercle vicieux conduisant une partie des personnes pauvres à basculer dans la marginalisation sociale, parfois jusqu’à l’oubli, à la disparition sociale. Pour lutter contre l’invisibilité sociale, Simone Weil proposait non pas d’accorder plus de droits aux citoyens, comme on aurait pu s’y attendre, mais d’exiger d’eux plus de devoirs envers l’être humain (Janiaud, 2012). Obliger à agir ceux dont l’indifférence est la cause de l’invisibilité de certains, plutôt que d’attribuer aux invisibles des droits qu’ils n’ont déjà plus suffisamment de force pour revendiquer par eux-mêmes, telle était la volonté de Simone Weil. Mais l’invisibilité des pauvres n’est pas seulement sociale au sens strict du terme. De nombreux travaux ont contribué à promouvoir une interprétation plus large de ce phénomène. À l’invisibilité sociale se sont ajoutés l’invisibilité politique, l’invisibilité médiatique, ainsi qu’une forme d’oubli de certaines catégories de population par l’action publique (Beaud et al., 2006 ; Rosanvallon, 2014). Les invisibles seraient aussi ceux que les chercheurs n’étudient pas, ou peu, soit tous les groupes dont les difficultés spécifiques n’ont pas encore été analysées par les sciences sociales (Gatti, 2003). Ce caractère multidimensionnel évoque une « invisibilité sociétale » plutôt que sociale. Qu’elle soit sociale ou sociétale, l’invisibilité peut être subie ou choisie. Un tel choix s’effectue dans le cadre d’une stratégie offensive ou bien défensive. Ainsi, certaines catégories de la population organisent-elles fréquemment une forme d’invisibilité sociale, tel ce couple d’acteurs américains ayant acquis une demeure en Provence dans laquelle ils se rendent discrètement et dont ils ne sortent jamais, se rendant ainsi invisibles aux regards des habitants1 . Une telle stratégie revient à revendiquer un certain droit à l’oubli. À l’inverse, des personnes pauvres font le choix de cacher leurs difficultés à leur environnement social ou aux institutions, par crainte d’être stigmatisées. Cette invisibilité choisie témoigne d’une stratégie de résistance. L’invisibilité peut donc être sociale ou sociétale, subie ou choisie.